Bière allemande et Danse française: le bal de vide-choppe, 1854.
Le premier vendredi d’août est la journée internationale de la bière. Pas trop de rapport avec la danse, me direz-vous… sauf dans cette amusante estampe: Les Touristes. Le Bal de vide-choppe (Heidelberg) [Teaching a Parisian dance | Deutsches bier mit Französischem tanz]. Comme j’aime bien analyser des gravures, cela tombait à point!

Les créateurs de l’oeuvre
Commençons comme il se doit par identifier les créateurs. Le lithographe est Eugène Charles François Guérard (1821 – 1866). Il peint souvent des scènes de foule, que ce soit au bal Mabille, au parc ou en rue. Très tôt dans sa carrière, l’artiste nancéen collabore étroitement avec l’éditeur Goupil. Cela tombe bien, c’est l’éditeur de notre oeuvre.
Adolphe Goupil (1806-1893) est un important marchand et éditeur d’art du 19ème siècle. Grâce à ses associés, son entreprise s’étend depuis Paris jusqu’à Dresde, Berlin, Bruxelles, La Haye, New York, Vienne… Cela explique que « Les Touristes » soit une oeuvre multilingue. En effet, le titre est en français, mais le sous-titre est en anglais et en allemand.
La série « Les touristes »
Le titre justement, parlons-en. « Les touristes » fait écho à la démocratisation du tourisme au milieu du 19ème siècle. Les masses commencent à voyager, suite à l’essor du chemin de fer, l’invention du voyage organisé, et l’émergence des stations thermales et balnéaires. Ici, les touristes visitent le « bal de vide-choppe ». Cela annonce la couleur: on vient pour danser et lever le coude. Le titre situe cet endroit à Heidelberg, une ville du Bade-Wurtemberg au bord de la Neckar. C’est une ville universitaire, mais à l’époque déjà on la visite surtout pour son charme bucolique. Heidelberg est accessible en train depuis 1840. Quand je vous disais que le train et le tourisme allaient de paire…
La série « Les touristes » de Guérard se concentre d’ailleurs sur l’expérience des touristes, plutôt que sur les points d’intérêt des régions visitées. C’est une grande nouveauté, car jusqu’ici, les albums de voyages se concentraient sur les monuments et lieux caractéristiques.
Le sous-titre anglais, Teaching a Parisian Dance, insiste sur la danse élégante importée de la capitale française. Le sous-titre allemand, Deutsches bier mit Französischem tanz, lui, met en parallèle les traditions allemande (la bière) et française (la danse).
La danse et les danseurs du Bal
La danse représentée est facile à identifier: il s’agit du quadrille français. Cette position particulière – un trio face à un homme seul – évoque la Trénis, ou (plus probable en 1854), la Pastourelle. Les deux cavaliers sont tout en contraste. L’homme seul est un ouvrier, à en croire sa tenue. Il tient une pose dynamique, et peu académique: les jambes et bras écartés, et pliés, il est saisi en plein saut. Face à lui, un danseur élégamment vêtu: gilet cintré, lavallière, montre de gousset et même des chaussettes à rayures. Sa posture est plus retenue, son pied avant pointé.

Il y a ici un contraste intéressant entre les deux danseurs. En effet, les guinguettes étaient l’occasion d’une certaine mixité sociale, entre classe ouvrière et petite bourgeoisie.
Les danseuses
Les danseuses, elles, portent une tenue typiquement alsacienne. J’ai cherché longtemps un costume traditionnel de Heidelberg pour comparer, sans succès. La tenue typique la plus connue du Bade-Wurtemberg est le bollenhut de la Forêt-Noire, un chapeau à pompons. Et le costume de Heidelberg ne ressemblait probablement à aucun des deux, la ville se situant à 115 km de Strasbourg (Alsace) et à 170 km de Gutach (en Forêt-Noire).



Première hypothèse: Guérard se fiche de l’exactitude des costumes des ses personnages. Il se dit qu’un costume germanique en vaut bien un autre, alsacienne ou badoise, peut importe. Mais ce serait surprenant pour un artiste né à Nancy, en Lorraine. Il devait bien connaître les costumes locaux. D’où ma seconde hypothèse: les Alsaciennes sont des touristes, elles aussi. Et on pourrait lire leur présence comme une affirmation de l’appartenance à la France de l’Alsace (et probablement de la Lorraine).
Je pense également que les tenues des danseuses, plus rurales, contrastent avec les tenues des danseurs urbains. Pour plus d’information sur le costume alsacien et son histoire, je vous conseille l’excellent site « Costumes et coutumes d’Alsace« .
Les spectateurs et le décor du Bal de vide-choppe
La mixité se trouve aussi, à un autre niveau, parmi les spectateurs. Ils sont presque tous de sexe masculin, et la plupart portent des uniformes…
A gauche, on trouve d’abord un bourgeois, qui porte des guêtres en fumant la pipe. C’est peut-être un touriste, lui aussi. Face à lui, je crois identifier un membre de l’infanterie française, reconnaissable à son képi rouge à visière noire (et décorations dorées). Quelques années plus tard, un portrait de Napoléon III le représentera portant un couvre-chef similaire.
Derrière le soldat, une femme (on n’en voit pas beaucoup plus) est blottie contre un homme en chapeau large. Cet homme est peut-être également un Alsacien, de Kochersberg, si l’on en croit cette lithographie de Joseph Wencker vers 1860 (BNU Strasbourg NIM00927).

Entre les danseurs, on aperçoit encore un homme en képi. Et tout à droite, un homme en uniforme et casquette (peut-être un hussard? un étudiant?). Enfin, un autre qui porte un casque que je n’ai pas pu identifier.

Il faut dire que les uniformes militaires et étudiants dans la Confédération germanique sont nombreux et variés. Un exemple ci-dessous:

Conclusion
Dans tous les cas, on voit que la clientèle du bal est principalement masculine, et diverse: soldats, étudiants, bourgeois, ouvriers… Cette compagnie hétéroclite passe du bon temps, à boire (remarquez les bouteilles et les choppes sur les tables), danser, fumer, badiner. Le tout dans un décor forestier ma foi fort agréable. Il est sans doute question, pour les touristes français, de démontrer leur art national, la danse, tout en goûtant aux délices maltés d’Outre-Rhin.
En cela, cette représentation de guinguette est typique, et annonce de nombreuses autres, telles que celle-ci:



