La danse ancienne mise en contexte
La danse ancienne mise en contexte

Menuet, 1882

Si vous connaissez l’histoire de la danse de société, ce titre vous a probablement intrigué(e).

Il doit y avoir une faute de frappe, non?

Parce que le menuet, c’est une danse baroque. LA danse du XVIIIe siècle. En 1882, elle est oubliée depuis longtemps. Puis danser le menuet en tournure, ça a tout de suite une autre allure qu’avec des paniers.

Et pourtant, il n’y a pas d’erreur.

En 1882, Maupasant publie un petit texte titré « Menuet ».

Quand on y réfléchit, ce n’est pas particulièrement étonnant. Le fin du XIXe, c’est la grand époque de l’historicisme, un courant qui touche tous les art. Par exemple:

  • L’architecture : Viollet-le-Duc rebâtit Notre-Dame de Paris et le château de Pierrefonds à son goût. Les styles « néo » ont aussi leur heure de gloire :  néo-roman, néo-gothique, etc.
  • La peinture : la peinture académique considère la peinture d’histoire comme le sommet de la hiérarchie des genres. Voyez par exemple Les Romains de la décadence, de Thomas Couture (1847), ou les œuvres d’Alexandre Cabanel.

Vous aurez compris l’idée.

Cette nouvelle a attisé ma curiosité. Je me suis posé pluseiurs question au fil de la lecture.

De quelle précision historique est cette nouvelle ? Pourra-t-on reconnaître la danse ? L’identification des personnages est-elle possible ?

Je partage avec vous les résultats de mes recherches. Et avouons-le, quelques théories séduisantes qui ont germé dans mon esprit d’historienne.

Menuet, une nouvelle de Maupassant

Avant la théorie, quelques faits.

Menuet est une nouvelle de Guy de Maupassant (1850-1893). Publiée dans la revue Le Gaulois du 20 novembre 1882, elle sera reprise dans les contes de la Bécasse l’année suivante.

Vous pouvez lire la nouvelle ici. Si la patience vous manque, voici un résumé rapide.

Jean Bridelle, jeune étudiant en droit, se promène chaque matin dans la pépinière des jardins du Luxembourg. Il y croise régulièrement un vieillard vêtu à l’ancienne. Un jour, l’homme, se croyant seul, esquisse quelques pas de danse. Bridelle engage la conversation. Il apprend que le vieil homme fut maître de danse à l’Opéra. Le vieux lui présente son épouse, La Castris, une danseuse autrefois très célèbre. Le couple danse un menuet. Bridelle doit quitter Paris pour la province. A son retour, deux ans plus tard, la pépinière a été détruite. Le narrateur ignore ce qu’il est advenu des danseurs, mais leur souvenir le hante « comme une blessure ».

La nouvelle est parcourue d’un sentiment de nostalgie profond pour le XVIIIe siècle. Plusieurs éléments y font clairement référence.

Le lieu

Le palais et les jardins du Luxembourg en 1752.

Maupassant ne choisit pas un lieu au hasard. Les jardins du Luxembourg sont un lieu de promenade très apprécié depuis le XVIIIe siècle. L’auteur choisit spécifiquement une partie du parc disparue, renforçant ainsi le sentiment de bonheur perdu, de mélancolie.

« (…) dans la pépinière du Luxembourg. Vous ne l’avez pas connue, vous autres, cette pépinière ? C’était comme un jardin oublié de l’autre siècle, un jardin joli comme un doux sourire de vieille. »

Maupassant, Menuet, 1882.

C’est en 1612 que Marie de Médicis acquiert le palais du Luxembourg. Juste en face, se trouve le couvent des Chartreux, avec sa pépinière active dès 1650. Les promeneurs parisiens apprécient tout particulièrement ce grand espace vert.

Le parc est remodelé plusieurs fois, réduisant peu à peu l’espace des jardins. En 1865, Haussmann donne le coup de grâce à la pépinière : de nouvelles rues sont percées et les terrains sont lotis.

Cette date de 1865 est importante pour dater les événements de Menuet. En effet :

« Quand je revins à Paris, deux ans plus tard, on avait détruit la pépinière. »

Maupassant, Menuet, 1882.

Jean Bridelle a donc rencontré les danseurs entre 1863 et 1865. Gardez cette date en tête pour la suite.

Le vieillard

L’apparence du vieux danseur répond aux codes vestimentaires de l’Ancien Régime. Voyez plutôt :

« Il portait des souliers à boucles d’argent, une culotte à pont, une redingote tabac d’Espagne, une dentelle en guise de cravate et un invraisemblable chapeau gris à grands bords et à grands poils, qui faisait penser au déluge. Il était maigre, fort maigre, anguleux, grimaçant et souriant. Ses yeux vifs palpitaient, s’agitaient sous un mouvement continu des paupières ; et il avait toujours à la main une superbe canne à pommeau d’or qui devait être pour lui quelque souvenir magnifique. »

Maupassant, Menuet, 1882.

Des souliers à boucles à la redingote jaune, de la culotte au jabot, tout rappelle le gentilhomme du XVIIIe siècle. Voyez cette gravure par exemple :

« Le Maitre de Danse Brabaçon faisant repeter au Petit Condé le Pas d’Allemande », gravure de 1794. Collection de la New York Public Library

La danse

« Et voilà qu’un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit à faire des mouvements singuliers : quelques petits bonds d’abord, puis une révérence ; puis il battit, de sa jambe grêle, un entrechat encore alerte, puis il commença à pivoter galamment, sautillant, se trémoussant d’une façon drôle, souriant comme devant un public, faisant des grâces, arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de marionnette, adressant dans le vide de légers saluts attendrissants et ridicules. Il dansait !

(…)

« – Expliquez-moi donc, dis-je au vieux danseur, ce que c’était que le menuet ?

Il tressaillit.

– Le menuet, Monsieur, c’est la reine des danses, et la danse des Reines, entendez-vous ? Depuis qu’il n’y a plus de Rois, il n’y a plus de menuet. »

(…)

« Ils allaient et venaient avec des simagrées enfantines, se souriaient, se balançaient, s’inclinaient, sautillaient pareils à deux vieilles poupées qu’aurait fait danser une mécanique ancienne, un peu brisée, construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manière de son temps. »

Maupassant, Menuet, 1882.

Maupassant ne donne pas une description précise du menuet. On peut le comprendre : le menuet est oublié depuis fort longtemps.

Et de toute façon, l’auteur veut nous parler de ce « sentiment de désenchantement dont nous sommes longtemps à nous débarrasser ». Il n’a pas pour but de faire revivre le siècle précédent.

Par contre, moi je peux vous donner quelques éléments. Tout cela en collaboration avec Pierre Rameau, auteur de « Le maître à danser », en 1725.

Le menuet est une danse de couple, très en vogue au XVIIIe siècle. Sur cette musique ternaire, il n’y a qu’un seul pas, qui se déroule sur 6 temps. Les danseurs exécutent plusieurs figures, dont la plus caractéristique est le « Z » (anciennement, le « S »).

William Dickinson, « Long minuet as danced in Bath (…) », 1787. Collection de la New York Public Library

Le pas de menuet

Départ en appui sur la jambe gauche, la jambe droite pointée derrière.

Temps 1 : Plier la jambe gauche et ramener le talon droit à côté du talon gauche.

Temps 2 : Etendre la jambe droite en avant, la tendre et déplacer le poids du corps sur la jambe droite.

[Les temps 1 et 2 forment un demi-coupé]

Temps 3 et 4 : Demi-coupé en pliant la jambe droite

Temps 5 et 6 : Deux pas marchés sur la pointe des pieds droit puis gauche.

Remarque : le pas de menuet commence toujours pied droit.

Le pas de menuet peut se danser en avant, en arrière et de côté.

Concernant le style, comme dans toutes les danses baroques il faut être bien en-dehors : talons rapprochés et pointes de pies éloignées. Les pieds forment un « V » à tout moment.

Soyez prudent si vous tentez l’en-dehors en autodidacte : veillez à ce que le mouvement parte de votre hanche. Si vous tentez de n’ouvrir que vos pieds, vous risquez d’abimer vos tendons.

La figure la plus caractéristique est le « Z ». On peut la décrire comme suit.

Les danseurs sont placés en diagonale, en face et sur la gauche l’un de l’autre. Chacun fait deux pas de menuet vers la gauche, ce qui a pour effet d’inverser la diagonale : votre partenaire se trouve sur votre droite maintenant. Sur les deux pas suivant, les danseurs avancent l’un vers l’autre et se croisent en se faisant face. Ensuite chacun fait un pas en arrière vers la place de départ de son partenaire et un pas de côté droit pour rejoindre cette place.

C’est un chouïa plus clair avec le schéma de Rameau:

Pierre Rameau, Le Maître à danser (…), Jean Villette, Paris, 1725, p.87.

Les autres figures sont des saluts, des tours de main et une figure qui resemble à un escargot.

Maupassant a parfaitement raison quand il écrit que « Depuis qu’il n’y a plus de Rois, il n’y a plus de menuet ». En effet, le menuet disparaît des bals français avec la révolution de 1789.

L’histoire du couple

Le plus surprenant dans la nouvelle, c’est l’histoire du couple. D’ailleurs Maupassant y donne plus de détails. Voyez plutôt.

« Il avait été maître de danse à l’Opéra, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne était un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de danse, il ne s’arrêtait plus de bavarder.

Or, voilà qu’un jour il me confia :

– J’ai épousé la Castris, Monsieur. Je vous présenterai si vous voulez, mais elle ne vient ici que sur le tantôt. Ce jardin, voyez-vous, c’est notre plaisir et notre vie. C’est tout ce qui nous reste d’autrefois. Il nous semble que nous ne pourrions plus exister si nous ne l’avions point. Cela est vieux et distingué, n’est-ce pas ? Je crois y respirer un air qui n’a point changé depuis ma jeunesse. Ma femme et moi, nous y passons toutes nos après-midi. Mais, moi, j’y viens dès le matin, car je me lève de bonne heure.

Dès que j’eus fini de déjeuner, je retournai au Luxembourg, et bientôt j’aperçus mon ami qui donnait le bras avec cérémonie à une toute vieille femme vêtue de noir, et à qui je fus présenté. C’était la Castris, la grande danseuse aimée des princes, aimée du roi, aimée de tout ce siècle galant qui semble avoir laissé dans le monde une odeur d’amour. »

Maupassant, Menuet, 1882.

Identifier les danseurs

La Castris, Elise de son prénom, est l’épouse du vieux danseur. « La grande danseuse aimée des princes, aimée du roi ».

En lisant la nouvelle, je savais que j’avais déjà lu ce nom quelque part.

Mais oui !

Pendant quelques années, j’ai participé à un stage, dans les studios de l’Ecole Royale de ballet d’Anvers (Koninkelijke Balletschool Antwerpen). Je me souviens très bien que le studio portait le nom de cette danseuse célèbre du XVIIIe siècle : Castris.

Je débute donc très confiante mes recherches sur La Castris.

Aucun résultat.

Rien, nada, niet, je ne trouve aucune mention d’Elise Castris, en-dehors de la nouvelle de Maupassant. C’est extrêmement frustrant, sachant que je suis sûre de mon coup pour le nom du studio.

En désespoir de cause, je vérifie donc le nom du studio : Vestris. En plus, c’est un homme ! Quelle bête erreur j’ai faite…

Les studios de l’école royale de ballet d’Anvers

A moins que… Le studio d’à côté s’appelle Camargo ?

Naît alors dans mon esprit fantasque une théorie folle, mais qui pourrait tenir la route.

Camargo + Vestris = Castris ?

Maupassant aurait-il forgé le nom de son personnage fictif à partir de deux véritables danseurs ?

Notez au passage que Maupassant aurait tout aussi bien pu former « Vemargo », mais on comprendra qu’il ait opté pour « Castris », cela sonne mieux.

Est-ce que cette idée saugrenue tient la route?

La lignée de Cupis de Carmargo est connue au XVIIIe siècle dans les domaines de la musique et de la danse. Cette famille brabançonne compte en effet plusieurs compositeurs, maîtres à danser et musiciens.

Mais dans le domaine de la danse, c’est de Marie-Anne dont il faut parler.

Nicolas Lancret, La Camargo dansant, 1730-1731.

Marie-Anne de Cupis de Camargo (1710-1770) révolutionna le ballet et défraya la chronique en même temps.

Elle compense son manque de grâce et de beauté par une grande technicité. Danseuse « d’élévation », elle excelle dans les sauts, les battements et les entrechats. Voltaire dira d’elle qu’elle était « la première qui dansait comme un homme ».

La Camargo se rend aussi célèbre par ses jupes courtes. Enfin, « courtes » : elle dévoile ses chevilles, puis ses mollets. Et principalement pour faciliter ses sauts.

En mai 1728, elle prend pour amant le comte de Clermont. Elle va même abandonner la scène pendant sept ans pour lui (1734-1741). Louis de Bourbon-Condé, comte-abbé de Clermont (1737-1771) est un ecclésiastique libertin. Après sa relation avec la Camargo, il sera l’amant d’Elisabeth Claire Leduc, une autre danseuse.

Cela nous intéresse, car le comte de Clermont est cité dans « Menuet ». En effet, la belle canne du vieux danseur est « un cadeau du comte de Clermont ».

Maintenant, intéressons-nous au deuxième inspirateur du nom « Castris ». « Vestris », c’est le nom de deux danseurs célèbres : Gaëtan et Auguste.

La famille Vestris est originaire du Nord de l’Italie. Au XVIIIe siècle, elle franchit les Alpes et produit deux générations de danseurs exceptionnels.

Thomas Gainsborough, Portrait d’Auguste Vestris, 1781.

Tout d’abord Gaëtan (Gaétano, 1729-1808). Surnommé « le dieu de la danse », son talent hors norme lui permit de devenir le maître à danser de Louis XVI. Son caractère prétentieux et hautain lui valurent cependant plusieurs renvois de l’Académie de musique.

Malgré cela, il est maître de ballet à l’Opéra de Paris dans les dernières années du règne de Louis XV (1770-1775). Et ça, c’est particulièrement intéressant. Car la vieux danseur de la nouvelle a été, justement « maître de danse à l’Opéra, du temps du roi Louis XV ».

Gaëtan Vestris enchaîne les conquêtes féminines. C’est une danseuse, Mademoiselle Allard, qui lui donnera son fils le plus célèbre : Auguste Allard.

Gaëtan forma son fils naturel Auguste (1760-1842). Ce jeune prodige fit le tour des cours d’Europe. Le père et le fils sont de véritables super-stars, acclamés partout où ils se produisent. Ils partagent le même talent et le même caractère vaniteux et capricieux.

Le chorégraphe Gardel, séduit par la virtuosité d’Auguste, lui compose tout spécialement une danse dans Panurge dans l’île des lanternes. Cette chorégraphie sera ensuite connue sous le nom de « Gavotte de Vestris ».

Thomas Gainsborough, Portrait d’Auguste Vestris, 1781-1782.

Une histoire de dates

Vous vous souvenez, quand je vous ai demandé de retenir la date où la nouvelle se déroule ?

Oui, c’était beaucoup plus haut : 1863-1865. C’est maintenant qu’on va l’utiliser.

Vous aurez remarqué que les danseurs qui ont inspiré le personnage de la Castris sont tous morts depuis bien longtemps à cette époque. Marie-Anne de Camargo décède en 1770 ; Gaëtan Vestris en 1808 et Auguste en 1842.

Bon, mon hypothèse a du plomb dans l’aile.

La nouvelle évoque aussi deux personnages historiques bien identifiés. Tout d’abord, le danseur a reçu sa canne du comte de Clermont – mort en 1771. Même si la canne était un cadeau de naissance pour le danseur, cela lui ferait 92 ans en 1863.

Maupassant insiste : le vieux danseur a été maître de danse à l’Opéra, du temps du roi Louis XV. Louis XV est mort en 1774. Mettons qu’il ait eu un (très jeune) maître de danse de 20 ans. Cela ferait naître notre danseur en 1754.

Et il aurait 109 ans en 1863 ! (au minimum)

Alors, qui sont les vieux danseurs ? D’authentiques survivants d’une époque révolue ? Des fantômes ? On sait le goût de Maupassant pour le fantastique, mais lui-même ne se prononce pas.

 « Il se peut que mon imagination seule ait fait les frais de mon attendrissement. »

Conclusion

« Menuet » est un exemple typique de la fascination pour le 18e siècle, qui est omniprésent à la fin du 19e siècle. Cet engouement se marque dans la littérature, la musique, la mode… et dans les danses de salon !

G. Desrat, Nouveau menuet de la cour, 1880-1889. L’inspiration « ancien régime » est très claire.

 En effet, plusieurs auteurs tentent de réhabiliter le menuet, et ce dès le milieu du XIXe siècle. En 1860, Eugène Coulon publie le « Menuet de le cour » (sic). Sa description fut reprise par plusieurs autres, mais ne ressemble que vaguement au menuet baroque.

On invente un menuet Quadrille avec le même pas. Souvent, « menuet » est utilisé comme un mot à la mode : menuet valse, menuet polka, menuet quadrille… Le menuet reste une danse très marginale, peu dansée, de l’aveu-même de ses auteurs.

Dans la nouvelle, le siècle des Lumières transpire dans le lieu choisi, la pépinière du Luxembourg. Les habits du vieux danseur sont eux aussi typique de cette époque. Bien sûr, le sujet même de la nouvelle – le menuet – et les personnages cités (Louis XV, le comte de Clermont) sont également des références directes.

Sources

https://danceinhistory.com/tag/marie-anne-camargo/

http://leschaussonsverts.eklablog.com/marie-anne-de-camargo-1710-1770-l-audace-du-talent-a1801036

http://leschaussonsverts.eklablog.com/gaetan-et-auguste-vestris-une-dynastie-de-legende-a2041362

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