La danse ancienne mise en contexte
La danse ancienne mise en contexte

Qu’est-ce qu’un « cotillon »?

L’article d’aujourd’hui est particulier. Il commence par une question à laquelle vous allez répondre. Concentrez-vous bien, la réponse n’est pas si simple qu’il y paraît.

Vous êtes prêt ?

‘Qu’est-ce qu’un « cotillon » ?’

Pour vous aider, voici quatre propositions de réponse :

Le cotillon, c’est :

  1. Un vêtement ;
  2. Un mot d’argot pour désigner une femme ;
  3. Une danse ;
  4. Un accessoire de fête en carton.

Vous avez fait votre choix ? Vous êtes sûr(e) de votre réponse ?

C’est votre dernier mot ?

Dans cet article, je vais vous révéler les « dessous » du cotillon. Des paysannes du XVIIIe siècle aux élégantes du siècle suivant, des féministes révolutionnaires aux fêtards d’aujourd’hui, tout le monde connaît le « cotillon ». Mais parlent-ils tous de la même chose?

Vous avez répondu (A) Un vêtement

Vous avez répondu correctement !

Le cotillon est une sorte de jupon apparu au XVIIe siècle. C’est plus précisément une jupe de dessous, qui se porte au-dessus d’un jupon (et en-dessous d’une jupe, vous l’aurez compris).

Le terme est surtout associé aux paysannes. Le cotillon est encore aujourd’hui une pièce indispensable du costume provençal.

Cotillon en indienne – Provence Circa 1860

Mais ce n’est pas qu’un vêtement…

Vous avez répondu (B) Un mot d’argot pour désigner une femme

Vous avez répondu correctement !

Par métonymie, le mot « cotillon » ne désigne pas seulement un jupon, mais aussi sa propriétaire. Cotillon signifie donc « femme », en particulier la « femme-objet » ou la « femme facile ».

Emile Gaboriau, en 1861, publie Les cotillons célèbres. Ce livre évoque les maîtresses royales dans l’histoire de France. Un titre « un peu vert » de son propre aveu. Classe…

Les femmes n’hésitent pas à prendre à leur compte ce surnom de « cotillon ». En 1848, les Vésuviennes, groupe de féministes radicales, publient le premier numéro de La République des femmes. Journal des cotillons. En première page, l’hymne du mouvement, écrit par Louise de Chaumont : La Marseillaise des cotillons.

La une du Journal des cotillons, 1848. Cliquez sur l’mage pour lire le document.

Vous avez répondu (C) Une danse

Vous avez répondu correctement !

En même temps, sur un blog dédié à la danse historique, ça ne devrait pas trop vous surprendre.

La danse cotillon

Le cotillon -le vêtement- est mis à l’honneur dans une chanson célèbre au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles :

« Ma commère, quand je danse,

Mon cotillon va-t-il bien ? »

Raoul-Auger Feuillet et Dezais, IIIIe Recueil de contredanses pour l’année 1706, Paris, 1705.

Cet air est déjà un succès populaire au moment de sa publication.

Vous pouvez écouter l’air de la chanson ici, jouée par feu Claude Flagel et l’ensemble « Faux-bourdon » : https://www.youtube.com/watch?v=Gn_3oO8CSWk … Même si vous le connaissez sûrement, avec d’autres paroles :

« Arlequin dans sa boutique, Sur les marches du palais »

Chanson populaire sous le Second Empire

Sur cette chansonnette, on transpose les pas d’un vieux branle du XVIIe siècle, qui connaît alors une deuxième jeunesse. Cette danse, au titre inconnu, s’appellera dorénavant « cotillon », en référence à sa chanson.

Cette danse pour quatre danseurs est très simple. On y alterne un refrain et six couplets différents. Les pas utilisés sont les pas typiques de la danse baroque française : le pas de gavotte et le demi-contretemps (pas sautillé).

Quelques indices laissent à penser que la danse est (beaucoup) plus ancienne. L’air de ce cotillon avait déjà été publié quarante ans plus tôt sous le titre « La Moutarde » (1662). Certains vont jusqu’à faire le lien avec le branle « La Montarde », publié par Thoinot Arbeau en 1588.

Le manque de source concernant les petites danses du XVIIe siècle ne permettent pas de pousser l’investigation plus loin.

Cette danse à succès est vite imitée (Cotillon Nouveau, Cotillon de Suresne). Tantôt à quatre, tantôt à huit danseurs, mais toujours en gardant cette caractéristique d’alternance couplet / refrain.

James Caldwell, The Cotillion Dance, 1771.

Le genre cotillon

D’une danse à succès, le cotillon devient un genre de contredanse à la française. Au milieu du XVIIIe siècle, les termes « cotillon » et « contredanse française » sont synonymes.

La contredanse française / cotillon se structure petit à petit.

Quatre couples, disposés en carré, participent. Neuf figures ou couplets, appelés « entrées », alternent avec un refrain propre à chaque contredanse. Les entrées sont :

  • Le grand rond (16 mesures): en se tenant les mains, les huit danseurs tournent en rond dans un sens et dans l’autre;
  • La main: en couple, on fait un demi-tour de main droite, puis un pas de rigaudon face à face. Reprise de la main gauche;
  • Les deux mains: comme la figure précédente, en se donnant les deux mains à chaque fois.
  • Le moulinet des dames: les quatre dames se donnent les mains droites et tournent. Ensuite, reprise de la main gauche.
  • Le moulinet des hommes: la même figure pour les cavaliers.
  • Le rond des dames: les quatre dames se donnent les mains et tournent vers la gauche puis vers la droite.
  • Le rond des hommes: la même figure pour les cavaliers.
  • L’allemande: en position d’allemande, les couples font un demi-tour, rigaudon face à face. Reprise en position inversée (épaule gauche à épaule gauche) IMAGE ALLEMANDE
  • Le grand rond (reprise).
Jean-Baptiste Pater, La Danse, 1e moitié du XVIIIe siècle.
La position de l’allemande en action!

A l’aube du XIXe siècle, le cotillon connaît une mutation importante. Les danseurs se lassent de répéter le même refrain neuf fois d’affiliée.

Des maîtres à danser ingénieux proposent alors des « pots-pourris de contredanses ». On y danse à chaque reprise le refrain d’une contredanse différente.

Cela permet de réutiliser les succès des saisons précédentes, sans lasser les danseurs. Mais cela exige aussi plus d’efforts au danseurs. Imaginez, cela veut dire qu’aucune figure n’est répétée : il faut enchaîner les neuf danses différentes de tête.

Les pot-pourris laissent bientôt la place au quadrille. Les entrées ont à leur tour lassé le public. Dans le quadrille, il n’y a donc plus d’entrées, et seulement cinq refrains, issus de différentes contredanses : le Pantalon, l’Eté, La Poule…

Les cotillons et les quadrilles continuent cependant à coexister. Thomas Wilson écrit:

« [The quadrille] only differs from the well-known dance, the Cotillon, by leaving out the changes »

«[Le quadrille] diffère du cotillon uniquement par le fait qu’il omet les entrées.»

Thomas Wilson, The Quadrille and Cotillion Panorama, R. & E. Williamson, Londres, 1822 (2e éd.)

On constate qu’en France, le terme cotillon disparaît complètement au profit du mot « quadrille ». Dans les pays anglophones en revanche, le mot « cotill(i)on » continue longtemps à être utilisé comme synonyme de « quadrille ».

Mais ce n’est pas tout !

L’autre genre cotillon

Vers 1820, un nouveau genre de cotillon arrive sur les parquets de danse. Il est probablement d’origine allemande.

A cette époque, le mot « cotillon » est devenu désuet en français. Personne ne confondrait le nouveau « cotillon » avec l’ancienne contredanse du siècle précédent.

Dans le monde anglo-saxon c’est une autre histoire, puisque « cotillon » et « quadrille » sont utilisés pour désigner la même danse. C’est pourquoi en anglais, on parlera de German cotillion, Polka cotillion ou encore Waltz cotillion afin de bien marquer la différence entre les deux danses.

Le premier à nous parler du nouveau cotillon en français est Edmé Collinet. Je lui laisse la parole :

« On peut danser le cotillon avec autant de couples que l’on voudra : il n’y a pas de vis-à-vis, on peut donc être 8, 10, 12, 16, 20 et plus si le local le permet ; il suffit de pouvoir circuler et figurer librement. (…)

D’abord on forme un grand rond et l’on fait ainsi un tour ou deux (…)

Lorsque les danseurs sont en place, il faut désigner le couple qui commencera et conduira chaque figure (…). Il peut improviser des figures (…) chaque couple peut quitter la danse à volonté. »

Edmé Collinet, Le Cotillon. Danse nouvelle avec douze figures variées et chorégraphie (…), Chez Collinet, Paris, c.1823, p. 2.

Le cotillon est une suite de jeux, entrecoupés de passages de valse (ou plus tard aussi de polka et mazurka).

De nos jours, nous appellerions cela des « jeux d’ambiance ». Presque tous ces jeux entraînent un changement de partenaire. Les jeux peuvent faire appel à des objets ou pas, j’y reviendrai. Il y a souvent un effet comique, aux dépens d’un danseur.

Un exemple de figure : La Trompeuse.

Le cavalier fait mine d’inviter une danseuse. Mais quand elle lui tend les bras, il s’éloigne. Même manège plusieurs fois, avec plusieurs danseuses. Le cavalier finit par choisir une dame pour de bon et fait un tour de valse avec elle. Le cavalier raccompagne ensuite la dame à sa place, la salue et revient à sa place à lui.

Je rassure tout le monde : cette figure est suivie par « Le rendu », où les danseuses peuvent rendre la pareille aux danseurs. L’égalité des genres est respectée !

Certaines figures nécessitent des accessoires. Ce sont des objets du quotidien qui sont utilisés : une chaise, un chapeau, un jeu de carte, … Bref, ce que l’on peut trouver facilement lors d’un bal.

Eugène Clément, Petit aide-mémoire. Guide des quadrilles et du cotillon (…), 1885, p.91.
La figure des Quatre noeuds du mouchoir. Le plus rapide à dénouer son noeud peut danser avec la dame.

Un exemple de figure avec accessoire : Les Cartes.

On prend les dames et les rois d’un jeu de carte. La dame conductrice distribue les Rois à quatre cavaliers, tandis que son partenaire distribue les Dames à quatre dames. Les couples sont formés en fonction des couleurs de carte. Quand les couples ont fini de danser, chacun remet sa carte à un autre danseur, et quatre nouveaux couples sont formés.

La douzième et dernière figure dans Collinet est Les adieux.

Les cavaliers font un tour de valse avec leur partenaire de droite, puis avec la dame suivante, etc. jusqu’à retrouver leur partenaire de départ. Ensuite, chaque couple va faire ses compliments aux hôtes de la soirée – toujours en musique.

Le cotillon finit « assez ordinairement » le bal, c’est donc le moment opportun pour remercier les organisateurs.

On sait que la fin de soirée est aussi le moment idéal pour remettre aux invités une « faveur », un petit cadeau / souvenir de la soirée.

Quelles différences y a-t-il entre le cotillon en carré et le cotillon valsé ?

Je crois que j’irais plus vite en citant leurs points communs, qui sont à peu près inexistants. Au nombre des différences, on compte :

  • Pas de limite de nombre : les couples présents forment un cercle ou un demi-cercle autour de la pièce ;
  • Pas de rôle pré-défini (ex. : couple 1), à part un cavalier conducteur et sa cavalière ;
  • Des pas différents : le cotillon du XIXe siècle se compose de valse, de polka ou de mazurka. On peut mélanger les trois danses pour diversifier la danse. Le cotillon du siècle précédent utilisait le pas de gavotte et contretemps de gavotte ;
  • Des musiques différentes : l’ancien cotillon a un rythme de gavotte (2/4 ou 4/4), tandis que le nouveau cotillon se danse sur une valse (3/4) ;
  • Un principe différent : dans l’ancien cotillon, chacun doit connaître sa place et les figures à l’avance. Dans le cotillon nouveau, le cavalier conducteur choisit les figures à sa guise, les autres couples se contentant d’exécuter ses recommandations.

On est clairement face à une nouvelle danse, sans point commun évident avec le cotillon du XVIIIe siècle.

Vous avez répondu (D) Un accessoire de fête en carton

Vous avez répondu correctement !

Les figures de la danse cotillon (celle du XIXe siècle) font souvent appel à des accessoires. Au début, il s’agit d’objets que l’on a tous chez soi : un coussin, un drap, une pièce de cinq francs.

Les chorégraphes et éditeurs de danse deviennent de plus en plus inventifs avec les figures. On crée des accessoires de cotillon, qui ne servent que pour cette danse. Les danseurs peuvent ensuite garder cet accessoire en souvenir.

Eugène Clément, Manuel du Cotillon. Nouvelle édition, Ouachée, Paris, 1895, p.60a.
Quelques figures de cotillons avec accessoires spéciaux.

Exemple de figure avec un accessoire spécial : Les drapeaux.

Le couple conducteur tenant à la main les drapeaux de double de plusieurs nations, les distribue aux cavaliers et aux dames ; les drapeaux de couleurs et de nationalité pareilles dansent ensemble. (Eugène Clément, Manuel du Cotillon. Nouvelle édition, Ouachée, Paris, c.1895)

Exemple de figure avec un accessoire spécial : Les confetti.

« On donne à plusieurs danseuse un cornet de papier contenant des « confetti » de couleur différente pour chaque dame. Au signal donné, toutes les dames se lèvent, passent devant les messieurs, jettent leurs « confetti » sur le cavalier de leur choix, et font un tour de valse avec lui. » (Henri de Soria fils, Le Cotillon. Théorie complète, Enoch et Cie, Paris, 1899)

Il est évident que ces accessoires ne se trouvent pas si facilement. De plus, il convient de varier régulièrement les figures (et leurs accessoires), sous peine de lasser le public (décidément, les danseurs qui se lassent, c’est récurrent dans cet article).

C’est ainsi que des entreprises spécialisées voient le jour. Ces maisons proposent tous les accessoires dont on a besoin pour conduire les dernières figures à la mode.

Les manuels de cotillon contiennent d’ailleurs bien souvent de la publicité pour ces maisons. Pas bête comme marketing !

Par exemple, le manuel de Clément est visiblement sponsorisé par le magasin « Au paradis des enfants ». Le livre est rempli de publicité ! On y propose : des bannières en satin, des cerceaux, des cannes, … et même des drapeaux en papier de toutes les nations, vendu à la douzaine. Vous pouviez même choisir entre des drapeaux en soie ou en laine !

Ce magasin proposait également des souvenirs de cotillon (offerts à la fin du bal), des déguisements (« accessoires de travestissement »), des instruments de musiques (tambourins et mirlitons), des carnets de bal, divers jeux de tables (roulette, cartes…) et toutes les décorations que vous pouvez imaginer.

C’est ainsi que sont nés les « cotillons », ces accessoires en carton coloré qui font la réussite des toutes les soirées dansantes depuis plus de cent ans !

Les cotillons d’aujourd’hui. Image Pixabay.

Conclusion

Voilà comment on écrit plus de 2000 mots à partir d’un seul « cotillon ». Quel chemin parcouru depuis les jupes paysannes jusqu’aux objets en carton !

La réponse à la question de départ, « Qu’est-ce qu’un cotillon ? » est plus complexe qu’il n’y paraît. C’est un jupon. C’est de l’argot pour une femme légère. C’est une danse. Ce sont deux genres de danse. Ce sont des accessoires de fête.

Aviez-vous deviné tout ça ? Combien vous mettriez-vous sur 4 ?

J’ai sélectionné seulement quelques figures de cotillon, mais il y en a des centaines. Lesquelles connaissez-vous ?

Dites-moi tout dans la section « commentaires » !

Pour aller plus loin

Jean-Michel Guilcher a écrit une bible sur la naissance de la contredanse française. Je recommande chaudement cet ouvrage si le sujet vous intéresse :

Jean-Michel Guilcher, La contredanse. Un tournant dans l’histoire française de la danse, Editions Complexe et Centre national de la danse, Coll. « Territoires de la danse », 2003 (plusieurs éditions).

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