La danse ancienne mise en contexte
La danse ancienne mise en contexte

Gatsby le Magnifique et le Charleston, une histoire d’amour?

Paillettes, franges et coupes au carré : « Pas de doute, c’est du Charleston » vous dites-vous.

Un homme richissime qui organise les soirées les plus délurées dans le but de re-séduire un amour de jeunesse : « Facile, c’est Gatsby ».

En lisant ces deux mots, déjà, vous imaginez une musique de jazz endiablée qui donne envie de se trémousser comme Josephine Baker.

En fermant les yeux, vous croyez voir des robes à franges, à paillettes, à plumes, et des costumes clairs avec bretelles, gilet et chapeau.

Vous pensez forcément aux garçonnes en mini-jupe et coupe au carré, se déhanchant au rythme entêtant du Hot Jazz. La fête commence !

Ce n’est pas tout à fait faux.

Ni tout à fait vrai, d’ailleurs.

Attention, aujourd’hui, on va dézinguer du mythe. Fini, le stéréotype de la danseuse de Charleston en robe moulante ?

Je vous propose de relire ensemble le roman Gastby le Magnifique. Nous verrons comment on dansait dans les fêtes les plus en vue de West Egg, Long Island. Quelle meilleure source pour étudier la danse des années 1920, que le livre qui reflète cette époque dorée dans l’imaginaire collectif ?

A l’inverse de ce que l’on pourrait penser, il y a très peu de références à la danse dans Gatsby le Magnifique. C’est parce que l’écriture vibrante de Fitzgerald se concentre plus sur les mouvements, les couleurs, les sensations, plutôt que sur des descriptions factuelles.

Je me permets donc de vous retranscrire l’intégralité des extraits du livre qui évoquent la danse : ils sont au nombre de quatre. Pour chaque extrait, je donnerai un mot d’explication et de contexte.

Mais avant tout, quelques informations utiles sur le roman.

L’auteur Scott Fitzgerald, avec son épouse et muse Zelda Sayre.

L’auteur et son oeuvre

Francis Scott Key Fitzgerald (24 septembre 1896 – 21 décembre 1940) n’a terminé que quatre romans. Il est pourtant considéré comme l’un auteurs majeurs du XXe siècle. On le connaît surtout pour avoir illustré la flamboyance des Années Folles à travers son livre « Gatsby le Magnifique ».

Pendant la première guerre mondiale, Fitzgerald rejoint un camp d’entrainement de l’armée. Il y rencontre Zelda Sayre, qu’il épouse en 1920. C’est le début d’une relation tourmentée entre l’auteur et « la première garçonne américaine », dixit Fitzgerald.

Fitzgerald et son épouse font partie de la « Génération Perdue », un groupe d’Américains expatriés à Paris dans les années 1920. Parmi ces artistes, on compte Ernest Hemingway (L’Adieu aux armes), Aldous Huxley (Le meilleur des mondes) et Isadora Duncan.

Les Fitzgerald, comme de nombreux Américains aisés, se rendent régulièrement en France et sur la côte d’Azur, pour échapper à la Prohibition. Là-bas, ils goûtent aux plaisirs des Année Folles : fêtes splendides, alcool en quantité, danses frénétiques. Le reste du temps, le couple sur l’île de Long Island, entouré de nouveaux riches.

L’expérience des fêtes déchaînées de la riviera française et le côtoiement des nouveaux riches de Long Island font influencer profondément le roman-phare de Scott Fitzgerald.

Rédaction, publication, réception… un long cheminement

Fitzgerald débute l’écriture en juin 1922. Le processus d’écriture est difficile et maintes fois interrompu par des problèmes financiers et familiaux. Ce n’est donc qu’en 1925 que le roman paraît.

Le roman est un échec commercial : moins de 20 000 copies sont vendues, contre 75 000 espérées. Les critiques sont mitigées. Les lecteurs sont déçus : ils trouvent le livre moins bon que les précédents.

Il faut attendre le décès de Fitzgerald, dans les années 1940, pour que le roman soit enfin reconnu.  En 2013, plus de 25 millions de copies ont été vendues dans le monde.

L’année 1922 et Long Island

Le roman s’inspire de l’expérience de Fitzgerald et son épouse à Long Island. Ils vivent alors à Great Neck, ville peuplée de célébrités et de nouveaux riches. Great Neck inspirera « West Egg », le quartier fictif où vit Jay Gatsby.

De l’autre côté de Long Island se trouve Port Washington, résidence habituelle des anciennes familles aisées. Post Washington deviendra « East Egg », le quartier fictif où vit Daisy Buchanan.

Le roman de déroule du printemps à l’automne 1922. Nous verrons à quel point le roman est ancré précisément dans cette année.

Couverture de Gastby le Magnifique, 1e édition (1925).

Un petit résumé

Allez, c’est parti! On se replonge dans l’histoire avant de lire les extraits.

Le jeune Nick Carraway – le narrateur, fraîchement débarqué à New York, se découvre un mystérieux voisin : Jay Gatsby. Cet homme richissime organise chaque semaine une fête délirante de luxe et d’excès. Les rumeurs vont bon train autour de lui.

Nick fréquente également sa cousine Daisy, et son mari Tom. Les deux sont issus de vieilles familles aisées. Le couple va mal : les deux époux ne s’entendent guère. Tom a une maîtresse, Myrtle, et Daisy le sait. Nick ne fréquente ce couple bancal que pour profiter de la compagnie de la belle et indépendante Jordan Baker.

Gastby devient proche de Nick, car il a une idée derrière la tête…

Extrait n°1 : les danses en solo

Au chapitre III, Nick décrit les fêtes données par Jay Gatsby. Ce ne sont que couleurs, mouvements, sons éclatants, dont les échos arrivent jusqu’à la bicoque du narrateur.

Il évoque les femmes qui papillonnent de groupes en groupes, captent l’attention et repartent aussitôt « excitées par leur triomphe » :

« Soudain l’une de ces bohémiennes, vivant frémissement d’opale, saisit au vol un cocktail, l’engloutit d’un trait pour se donner du courage, et, agitant les mains comme Frisco, se met à danser seule sur la piste de toile. Un silence se fait ; le chef d’orchestre ajuste obligeamment son rythme au sien, et les bavardages se déchaînent aussitôt que circule la fausse rumeur selon laquelle elle serait la doublure de Gilda Gray, l’étoile des Ziegfield Follies. La fête commence. »

Scott Fitzgerald, Gastby le Magnifique, 1925, chapitre III.

Je vais décoder pour vous quelques éléments indispensables pour bien comprendre le texte.

Commençons par « Frisco », le surnom de la ville de San Francisco.

Mais si Frisco est une ville, comment peut-on « agiter ses mains comme Frisco » ? Cette expression renvoie aux tremblement de terre qui touchent régulièrement la ville. Notamment le séisme de 1906, qui détruisit environ 80% de la ville.

Vous trouvez peut-être la référence d’un goût douteux, mais il s’agit d’une comparaison assez courante. Dès 1908, à San Francisco même, un éditeur publie une danse intitulée The Quake (le tremblement). Cette chorégraphie est expressément dédiée à la ville.

Fitzgerald évoque donc lui aussi les séismes qui caractérisent San Francisco.

Ensuite, qui est cette Gilda Gray ?

Gilda Gray en 1920

Danseuse américaine d’origine polonaise, Gilda Gray (1901-1959) est célèbre pour avoir popularisé le shimmy. Elle se produit en 1922 aux Ziegfield Follies, le cabaret en vogue des années 1920 et 1930. Le shimmy se distingue par un mouvement rapide des épaules, donnant un effet de tremblement à tout le corps.

Sur base de ces informations, l’identification de cette danse de « bohémienne » est évidente : il s’agit du shimmy.

Notez que tout le monde ne danse pas le Shimmy : dans cet extrait, seules quelques femmes excentriques dansent – celles qui aiment être au centre de l’attention, les garçonnes, ou flappers.

On sait par ailleurs que le Shimmy se pratique aussi en couple. Il ressemble alors beaucoup à un foxtrot, agrémenté d’une secousse caractéristique des épaules.

Extrait n°2 : Danses de couple

Quelques pages plus loin, on lit une nouvelle description de danse, en couple cette fois.

« On dansait à présent sur la grosse toile tendue dans le jardin. De vieux messieurs poussaient devant eux des jeunes femmes en dessinant à l’infini des cercles sans grâce ; des couples plus soudés en des étreintes sinueuses à la dernière mode restaient dans les coins, et un grand nombre de femmes seules faisaient des pas avec elles-mêmes, ou remplaçaient un instant les musiciens au banjo ou à la batterie. »

Scott Fitzgerald, Gastby le Magnifique, 1925, chapitre III.

Pousser sa partenaire devant soi, c’est la figure du back the lady, la figure de base du one-step et du foxtrot.

Le one-step a connu son heure de gloire au début des années 1910, juste avant la première Guerre Mondiale. Officiellement, on ne danse plus le one-step après la première guerre mondiale : trop joyeux, trop simple, trop démodé (la danse n’a pas 10 ans !).

Cependant, beaucoup continuent à le danser, mais en l’appelant foxtrot, du nom de la danse à la mode. C’est tout bénéfice : on peut continuer à danser les pas très simples du one-step, tout en prétendant suivre la dernière mode qui enflamme la piste de danse.

Le foxtrot, lui, naît vers 1914. Il a à peine le temps de se faire un nom que la guerre éclate, vidant les salles de danse par la même occasion. Du coup, le foxtrot peut revenir en force en 1918 et échapper au « coup de vieux » que les autres danses ont pris en pleine face.

C’est donc probablement du foxtrot que parle l’auteur ici. Le foxtrot est une danse qui permet beaucoup de fantaisies dans les pas et positions des danseurs, comme l’indiquent « les étreintes sinueuses à la dernière mode ». Le passage finit avec une nouvelle allusion au Shimmy, ou en tous les cas à une performance en solo.

« Say it While Dancing », foxtrot, 1922.

Extrait n°3 : Daisy et Gastby dansent

La scène de danse suivante se déroule au chapitre VI, lorsque Daisy et Gatsby sont enfin réunis :

« Daisy et Gastby dansèrent. Je me souviens avoir été surpris par son foxtrot gracieux et classique. Je ne l’avais jamais vu danser auparavant. »

Scott Fitzgerald, Gastby le Magnifique, 1925, chapitre VI.

Enfin, Fitzgerald cite un nom de danse (on est à la page 122, il était temps !). Le nom de la danse cité ici, me pousse à penser que c’était bien un foxtrot qui était décrit dans l’extrait précédent. Le contraste entre les couples mal assortis (vieux/jeunes) et sans grâce (extrait n°2) n’en est que plus vif à côté du couple Daisy/Gatsby (23 et environ 30 ans), qui dansent un foxtrot gracieux.

Extrait n°4 : Une musique

Enfin, le dernier passage cite aussi une danse, ou plus exactement une musique à danser :

« Son regard [à Daisy] me quitta pour aller chercher le haut éclairé du perron, d’où s’échappaient, par la porte ouverte, les accents mélancoliques d’une jolie petite valse de l’année, Trois heures du matin. »

Scott Fitzgerald, Gastby le Magnifique, 1925, chapitre VI.

Three o’Clock in the morning est une mélodie composée en 1919 par Juliàn Robledo, à la Nouvelle-Orléans. Dorothy Terriss y ajouta des paroles un peu plus tard. La chanson connut un succès phénoménal en 1922, lorsque Paul Whiteman enregistra sa  propre version (à écouter ici : https://www.youtube.com/watch?v=81cG10yNV5c). Les paroles évoquent le regret que la soirée se termine, reflétant parfaitement l’état d’esprit de Daisy à ce moment-là de l’intrigue.

Partition de Three o’Clock in the morning, 1921.

On danse encore la valse après la 1e guerre mondiale, mais le style a beaucoup évolué. Le trait le plus marquant est que le couple ne tourne presque plus sur lui-même, probablement sous l’influence du one-step. Les danseurs utilisent un box-step, décrivant une sorte de carré au sol, dans un mouvement de balancier avant et arrière. Ce type de valse est très proche de ce que l’on voit de nos jours en danse sportive.

Et le Charleston dans tout ça ?

Ben oui, Gatsby = Charleston. Non ?

Bah… Non. Désolée, ce sont les seuls extraits relatifs à la danse dans Gatsby le Magnifique.

Comme je sens déjà une pointe de frustration chez vous, je vous donne quelques explications. De quoi briller en société lors d’une soirée vin-fromage, par exemple.

Le Charleston a été en 1923 par la chorégraphe Lyda Webb, dans le cadre de la comédie musicale « Runnin’ Wild ». Donc, la réponse à la question « Pourquoi ne parle-t-on pas du Charleston dans Gatsby le Magnifique », la réponse est tout simplement : « Parce que le Charleston n’existait pas en 1922 ».

Sur scène, on danse le Charleston sur la chanson du même nom, composée par James P. Johnson, paroles de Cecil Mack. Les paroles font allusion à la ville de Charleston, en Caroline du Sud.

Image du film « Our Dancing Daughters », 1929.

Le Charleston devint très populaire entre 1923 et 1925. C’est une mode qui ne dure pas. En comparaison, le foxtrot et le tango sont présent durant toutes les années 1920, et au-delà.

Bien que souvent et fortement critiqué, le Charleston connaître un succès court, mais massif. EN Europe, il est popularisé par Josephine Baker en 1925, quand elle se produit à Paris avec la « Revue nègre ».

Conclusion

En fin de compte, que retenir de la danse dans le roman « Gatsby le Magnifique » ?

Scott Fitzgerald parvient à ancrer son histoire dans une époque spécifique – les années 1920 –, en décrivant assez précisément les pratiques de danse de son temps. Foxtrot et one-step, Shimmy, Valse, les danses principales de son temps sont présentes.

On peut même aller jusqu’à parler d’un ancrage fort dans une année précise : 1922. Toutes les références à la danse nous ramènent à cette année : Gilda Gray aux Ziegfield Follies, le succès populaire de « Three o’clock in the morning », et même l’absence de référence au Charleston. Le Charleston ne fait aucune apparition dans le roman, car il est créé en 1923, un an après les événements relatés dans le livre.

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