Les paroles retrouvées du bransle Cassandre, 1582-1979
« Cassandre » est le premier bransle de la suite de bransles coupés de Champagne, décrits par Thoinot Arbeau. C’est aussi une chanson, sur le même air, popularisée par le groupe Mélusine, 390 ans plus tard, en 1979. Un extrait des paroles de cette chanson bien connue:
Vous estes belle,
Resemblent le soleil
Voz cleres estoiles
Qui esclairent à mon oeil
Helas Cassandre,
Fais-moi une faveur
Et de tout coeur
Je te serai serviteur
Oooh… Cela ne correspond pas aux paroles que vous connaissez? Explications!
Moi aussi, je connaissais ces autres paroles, celles qui finissent par:
Un dernier verre, pour que vous soyez deux
Charmantes jumelles je suis votre amoureux
Je ne sais laquelle, je puis aimer le mieux
Et en bonne historienne, j’ai voulu savoir d’où elles venaient, ces jumelles.

L’enquête commence: à la recherche de Cassandre
En 1589, Thoinot Arbeau avait publié la danse, sans paroles, dans son Orchésographie (1589).
Lors de mes fouilles sur le net, je tombe sur le site Wikitrad qui indique: “Les quatre premiers couplets sont tirés de Chanson nouvelle de la Cassandre sur un air nouveau, en 1582, qui les attribuent abusivement à Pierre de Ronsard. Les trois derniers ont été ajoutés par Mélusine, probablement écrits par Yvon Guilcher.”
Me voilà donc à chercher cette fameuse chanson nouvelle de 1582. J’y trouve une référence dans l’Histoire de la chanson populaire en France, de Julien Tiersot, 1889. Ce livre retrace l’histoire de la mélodie, et donne les deux premiers couplets de la Chanson Nouvelle. Ou, plus exactement, le premier couplet de la chanson, et le premier couplet de la réponse.
Le livre de Tiersot, là où tout a commencé
Tiersot retrace aussi l’histoire de la “Belle brunette”. Selon lui:
- 1582: publication des paroles de la Chanson Nouvelle et de sa Réponse à Paris. Tiersot reproduit les deux premiers couplets de chaque partie (Belle brunette, Belle Cassandre, Je suis Cassandre, et J’ai le coeur tendre).
- 1583: re-publication des paroles dans le Joyeux Bouquet, à Lyon.
- 1589: publication de l’air sans paroles dans l’Orchésographie, à Langres.
- 1651: la Chanson Nouvelle est toujours populaire, puisqu’elle est reprise dans le Ballet de Cassandre de Benserade, avec des “etc.”.
- 1717: publication d’autres paroles, plus grivoises, dans Jean-Baptiste-Christophe Ballard, Marc Antoine Charpentier, Jean-Baptiste Lully, La Clef des chansonniers ou Recueil des Vaudevilles depuis cent ans et plus, notez et recueillis pour la première fois par J. B. Christophe Ballard,… Tome I, au Montparnasse, Paris. Tiersot en reproduit le premier couplet (Petit coeur gauche…).
Les cinq couplets cités par Tiersot sont exactement ceux que Mélusine a chanté. Je suspecte que la recherche du groupe s’est arrêtée ici dans les années 1970. N’y voyez ici aucune critique: en l’absence de source facilement accessible, chacun en aurait fait autant. Mais aujourd’hui, les outils numériques nous permettent d’aller plus loin, plus vite.
Grâce au processus de numérisation massif entrepris par la BNF, j’ai eu le plaisir de trouver la source, éditée chez Antoine Houic, sans lieu ni date. L’index répertorie Belle Brunette au folio 114. Sauf qu’aucune brunette ne m’attendait au folio 114… Sans me laisser démonter, j’ai feuilleté le scan du livre, page par page, pour finalement trouver mon bonheur au folio 124. Comme quoi une faute d’un caractère peut vous faire perdre beaucoup de temps.

Les paroles d’origine de Belle Brunette, la Chanson de Cassandre
Donc voici, sans plus attendre, un extrait des paroles d’origine de “Belle brunette” ou “Chanson nouvelle de la Cassandre, sur un chant nouveau« :
Je ne désire
Ailleurs être éclairé
Et point n'aspire
D'être tant honoré
Hélas Cassandre.
Ta gentillesse
Et ta perfection
Fait que sans cesse
On te porte affection
Hélas Cassandre.
Si permets que je touche
D'un baiser amoureux
Ta belle bouche
Que je serai heureux
Hélas Cassandre.
La nuit je veille
Quand je dois sommeiller
Le jour sommeille
Quand je voudrais veiller
Hélas Cassandre.
(...)
Vous remarquerez que les deux premiers vers ne sont pas doublés. Concrètement, là où l’on chante aujourd’hui « Belle brunette // trop aimer ne vous puis » deux fois, le livre indique de chanter « Belle brunette // Trop aimer ne vous puis // Vous êtes honnêtes // Dont à vous du tout suis ». La partie B est un refrain, qui est systématiquement « Hélas Cassandre // Fais-moi une faveur // Et de tout coeur // Je te serai serviteur ».
Et par souci de complétion, voici le second couplet de la parodie de Cassandre dans la Clef des chansonniers (1717). Dans celle-ci, les permiers vers sont doublés:
Iris sans cesse
Danse le Tricotet (x2)
En allégresse
Chante le Triolet
Fait la diablesse
Pour un colifichet.

Est-ce le bransle Cassandre ou un bransle d’Ecosse?
Conclusions
Il faut rendre hommage à Mélusine et Yvon Guilcher, pour avoir jeté la lumière sur la Chanson de Cassandre. Avant eux (à ma connaissance), personne n’avait mis en pratique la théorie décrite par Tiersot. La chanson est un véritable succès, et, pour être honnête, elle a joué un rôle primordial d’élément déclencheur de ma recherche.
La version diffusée depuis les années 1970 a donc joué un rôle majeur dans la redécouverte de cette chanson. Toutefois, l’examen des recueils anciens révèle qu’elle combine des éléments issus de plusieurs sources et époques différentes. Si cette adaptation possède une réelle valeur artistique et patrimoniale, elle ne peut être considérée comme une transcription fidèle d’une version historique.
Faut-il arrêter de chanter les paroles de Mélusine? A mon sens, non! Mais il est toujours bon de savoir ce que l’on chante et danse, et sur quelles sources on se base.


